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Un groupe de

manifestants d'un

nouveau genre est

descendu lundi

dans les rues

 

Pierre Descargues

Tribune de Lausanne

24 avril 1966

 

Sur les Champs-Elysées, un attroupement. « C'est un camelot», dit une dame qui remonte. « Ou bien des gens du cinéma qui tournent un film.» Ce n'est pas le cinéma, bien qu'une camera de la télévision, cachée dans une voiture, ne laisse rien perdre de ce qui se passe et qu'un enquêteur promène un micro dissimulé dans sa cravate et si les jeunes gens qu'on voit s'affairer sont des camelots, ils se donnent beaucoup de mal pour ne rien vendre. Ils s'approchent des gens qui sortent du métro pour leur donner un miroir souple, des amateurs qui attendent la prochaine séance des cinémas pour leur offrir un sifflet. Aux passantes ils donnent un ballon, aux passants une épingle. Ils disent : « Venez regarder dans nos kaléidoscopes. Venez chausser nos lunettes à changer le monde ! » Ils ne vendent rien. Simplement ils veulent dire aux gens : sortez de votre routine, venez jouer avec nous. Avec un bout d'aluminium poli, quelques mètres de ficelle, un seau d'eau, on peut faire la fête. Ils ne disent pas qu'ils ont assez d'idées pour que ce soit fête tous les jours : pour la première fois qu'ils descendent dans la rue, ils ne veulent affoler personne.

 

Les six jeunes hommes (ce sont les membres du Groupe de recherche d'art visuel dont nous vous parlons parfois) sont descendus lundi dans la rue avec un petit échantillonnage de leurs idées, de leurs objets de divertissement. Ils les montent, les démontent, les emportent de l'Opéra au Châtelet, des Tuileries au Quartier latin, de Saint-Germain-des-Prés a Montparnasse. Pauvre matériel tout à fait digne des bateleurs, cracheurs de feu, avaleurs de sabres, leveurs de poids qui se produisent encore parfois.

Les gens regardent avec inquiétude : ca va se terminer par une vente, une quête, une pétition à signer? Non, on ne quête que des impressions : les passants remplissent des questionnaires (nous trouvez-vous stupides ou intéressants?), répondent a des questions (on enregistre les dialogues) et la camera secrète ronronne.

 

Pourquoi cette descente sur le trottoir ? Les membres du Groupe (Garcia-Rossi, Le Parc, Morellet, Sobrino, Stein et Yvaral) en avaient assez du public blasé des galeries. Ils voulaient savoir si ces reflets qui les ravissent, ces rythmes qu'ils aiment donner a la vision, ces brouillages de trames qu'ils poursuivent a la limite de la tolérance de l'œil, entre l'inconnu qui échappe au regard et les vieux jeux de physique amusante de l'illusion d'optique, pouvaient intéresser un public autre. Ils voulaient savoir si ca intéressait les gens de se faire des sensations en marchant sur des ressorts. Si l'homme de la rue était comme eux et aimait jouer. Sur la rive droite, ils n'ont pas suscité d'enthousiasme. Dans ces quartiers-la, on a du quant-à-soi. Mais a Saint-Germain-des-Prés, avec les mendiants du porche de l'église et les étudiants ils ont su qu'ils avaient gagné la partie : tout le monde voulait jouer au boulier, regarder dans les lunettes, entrer avec la fille dans l'objet cinétique d'ou l'on voit, quand on marche, le monde trembler.

 

Les sourires ravis leur ont prouvé qu'ils avaient gagné leur pari. Leur pauvreté d'expérimentateurs qui ne font pas de concession ne gênait personne : on était bien d'accord que l'art est fait de quelques riens et de beaucoup d'espoir.

 

 

 

ATELIER LE PARC - 2014