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A propos de art-spectacle, spectateur-actif,

instabilité et programmation dans l'art visuel

 

Par Julio Le Parc. 1962

 

Il est inutile maintenant de revenir en arrière et d'expliquer pourquoi sont dépassées les classifications traditionnelles de l'art visuel (peinture, sculpture, etc.). Limitant chaque champ de réalisation, elles plaçaient d'un côté l'objet à contempler et de l'autre le spectateur.

Les réalisations actuelles surpassant d'une part ces limitations cherchent a modifier le rapport œuvre spectateur en demandant au spectateur une participation d'un autre ordre.

Nous voila en face d'une situation dont sa complexité incite à la réflexion. Son évolution peut avoir des facettes obscures. Il ne s'agit pas de remplacer une habitude par une autre. Il faut en tirer les conséquences et prévoir avec clarté sa suite, qu'elle soit positive ou négative.

La rupture des normes traditionnelles ne justifie pas la confusion ni la gratuité.

La notion du spectacle lie à l'art visuel nous met sur une voie, la notion de spectateur activé ou spectateur actif sur une autre. Et même toutes deux peuvent se trouver associées.

Par notre condition de réalisateurs, nous avons une exigence critique vis-à-vis des œuvres produites et de leurs rapports avec le spectateur. Le résultat total doit être d'une netteté indiscutable.

La conception et la réalisation de l'œuvre doivent répondre a une idée claire, sa visualisation doit en faire état dans la perception du spectateur et la participation de ce dernier devra se dérouler dans un temps correspondent en qualité à la totalité.

Une grande quantité d'œuvres actuelles ne résistent pas à la critique. Certaines attitudes valables se concrétisent en réalisations dont la nouveauté ne réside que dans l'apparence, dans le matériel utilisé ou dans la façon de présenter. Sans beaucoup les analyser, on découvre, sous cette prétention d'originalité, un art équivalent à celui qu'on prétendait dépasser, quand elle ne sont pas réduites à un simple goût pour la bizarrerie ou le snobisme.

Sans entrer dans des considérations critiques, on peut signaler toute une série de nouveaux rapports œuvre spectateur, qui va de la simple contemplation au "spectateur-œuvre ", en passant par le " spectateur-stimulé ",le" spectateur-déplacement ", le" spectateur-activé ", le" spectateur-interprète ", etc.

Le rôle de l'œuvre et celui du spectateur vont modifiés. Faire vivre la participation active d'une œuvre est peut être plus importante que la contemplation passive et peut développer dans le public ses conditions créatives naturelles.

Mais la prétention extrême de vouloir faire participer le spectateur peut amener à le mettre en face d'une toile blanche posée sur un chevalet et à l'inciter à se servir d'une boite de peintures a l'huile; ou à réinventer la machine à écrire comme œuvre demandant la participation active du spectateur pour la création de la poésie.

Dans le même ordre, et avec un souci de spectacle, prendre le spectateur-actif comme objet de contemplation (pendant qu'il participe a une œuvre, il est objet de spectacle), pose l'existence simultanée d'un spectateur qui vit la réalisation avec la conscience d'être observé et d'un spectateur qui le contemple.

Dans le cas du " spectateur-œuvre ", on trouve une situation similaire à la précédente avec la différence qu'il a conscience de n'être plus spectateur, sauf pour contempler ceux qui le contemplent.

Nous arrivons ainsi l'incorporation de l'action réelle, action non plus individuelle du spectateur, mais l'interaction de plusieurs spectateurs. On peut dans cette voie, concevoir des sortes de sculptures pour être luttées, de danses à être peintes, de tableaux à escrime, etc.

On pourrait même arriver dans ce souci de participation violente des spectateurs a la non-réalisation, non-contemplation, non-action. On pourra alors imaginer, par exemple, une dizaine de spectateurs non-action dans le noir le plus complet, immobiles, ne disant rien. S'ils pouvaient ne plus penser et peut-être ne pas respirer, on atteindrait au degré le plus haut d'un nouvel art. Mais tout en restant dans ces préoccupations, on peut essayer de trouver des solutions éloignées de l'absurde. Car ce coté d'improvisation hâtif rejoins tout un stade de désespoir et d'ennui quand ce n'est pas simplement une incapacité de clarté.

La notion de spectacle en rapport avec les arts visuels a toujours eu un caractère péjoratif. En admettant franchement le renversement de la situation traditionnelle du spectateur-passif, on contourne l'idée de spectacle pour arriver a la notion de participation activée ou active. Cette préoccupation touche de près la conception même de l'œuvre, sa réalisation et sa mise en rapport avec le spectateur.

On s'éloigne évidemment des normes esthétiques ou anti esthétiques, car maintenant après des dizaines d'années d'art moderne on arrive au point ou tout peut être considéré art et des postulats simplistes peuvent éluder le problème en affirmant que dormir est un art; cette élévation a la catégorie d'art des choses et des faits de la vie courante a la contradiction intrinsèque de vouloir d'une part nier les œuvres d'art et d'autre part, tout en maintenant les valeurs, transformer tout en art, et le sens commercial n'y est pas pour rien.

Au circuit conception- réalisation-visualisation-perception, s'ajoute un autre stade qui régit le tout " modification ". Cette idée nous amène à la notion d'instabilité. La notion d'instabilité dans l'art visuel répond à la condition d'instabilité de la réalité. Nous essayons de la concrétiser en réalisations qui la transcrivent dans ses caractères fondamentaux.

On constate son développement parallèle dans le renversement de la situation contemplative du spectateur en faveur de sa participation active.

On pourrait même établir des dégrée de cette évolution. Par exemple, les œuvres cinétiques de surface (tableaux) s'efforcent de placer le spectateur dans un rapport réel ou sa participation au moyen de la stricte sollicitation visuelle l'engage dans un temps de perception dans lequel la physiologie de la vision est concernée en premier ordre. Les œuvres qui réussissent le mieux dans ce sens sont celles dont la réalisation s'éloigne de la notion de forme reconnaissable avec un caractère particulier et dont les rapports libres se prêtent à une interprétation particulière. Ces œuvres développent une idée qui se concrétise sur une surface homogène dans laquelle les formes employées répondent toutes au même point de départ (si elles ne sont pas toutes égales), leur emplacement dans le plan répond a la même idée donnant à tous les rapports une homogénéité équivalente à celle des formes.

Ces ensembles sont capables de créer des structures instables perçues dans le champ de la vision périphérique, créant un temps indéfini de perception dans lequel le spectateur activé physiologiquement ressent l'œuvre instable.

Dans le cas d'œuvres cinétiques en volumes - celles qui se réalisent avec le déplacement du spectateur-, elles ont vraiment une valeur quand la perception totale du spectateur, en se déplaçant, répond aux mêmes données de conception et réalisation.

La valeur de cette perception réside, non pas dans l'addition capricieuse des différents points de vue, chacun d'eux étant peut-être l'équivalent d'un tableau fixe traditionnel, mais dans l'étroit rapport de déplacement du spectateur et des multiples situations visuelles qui en résultent. Chacune n'ayant en soi qu'un minimum de valeur, l'important est un troisième état produit par le déplacement. Les œuvres les plus remarquables dans cette voie sont celles qui incluent la notion d'accélération qui produit un véritable sens du mouvement, car le moindre déplacement du spectateur produit un mouvement visuel plusieurs fois supérieur au mouvement réel du déplacement. Ce mouvement visuel est soumis a des constantes permanentes.

Ces œuvres nous amènent à celles qui se font au fur et à mesure qu'on les regarde. Ici, le fait de " vivre " l'œuvre atteint un autre degré, car le spectateur vit l'œuvre dans un temps réel. Le mouvement particulier de sa perception concrétise une mesure de temps ou l'œuvre se réalise à lui. La notion de commencement et de fin se trouve écartée de même que le caractère stable et fini des œuvres traditionnelles: il s'agit ici d'œuvres non définitives, mobiles à multiples situations et variations constantes. Pour manifester l'instabilité dans son sens le plus abstrait, ces œuvres doivent soustraire le spectateur autant que possible des sollicitations.

provenant soit de variations formelles soit de significations spéciales. Le fait de leurs conception et réalisation a pour objectif (prévisible dans une certaine mesure) le déroulement qui se produira dans la perception du spectateur. Le spectateur entre en plein dans les données indéterminées et c'est sa perception qui lui donnera une image particulière de l'œuvre.

Dans les œuvres que nous venons d'analyser, on peut dire que le spectateur a été activé, son activation est fondamentale pour la réalité de l'œuvre.

La participation réelle (manipulation d'éléments) nous présente, par contre, le spectateur qui recrée les œuvres transformables qui lui sont soumises.

Evidemment, le résultat peut avoir plusieurs sens. Il se base, d'une part, sur la double participation réelle du réalisateur et du spectateur; d'autre part, dans la conception de l'œuvre présentée. Si les données de l'œuvre transformable répondent aux principes de l'art traditionnel (formes variées et ordination libre) le spectateur est destiné à l'avance à recomposer indéfiniment, dans la même œuvre, une multitude d'œuvres à contemplation passive. Dans ce cas l'auteur de l'œuvre peut se qualifier comme un réalisateur d'œuvres transformables, mais ce qui lui échappe c'est le résultat visuel de son œuvre qui sera toujours, avec n'importe quelle quantité de modifications, stable, traditionnelle et à contemplation passive. De ces observations sur le spectateur actif se dégagent la possibilité de développer ses conditions créatives naturelles ainsi que le danger de l'orienter vers la réalisation d'œuvres de caractère traditionnel, sans exclure la possibilité que ce spectateur en réalisant des œuvres personnelles arrive, plus tard, à son tour, à faire des œuvres avec la participation du spectateur. Cependant, la participation active du spectateur est valable dans un cadre dans lequel tous les états du phénomène, manipulations et perception visuelle, répondent à un déroulement imprévu mais inclus dans un contexte qui régira le tout (conception, réalisation, modifications).

Du point de vue de la conception, la notion de programmation (souvent utilisée dans la Nouvelle Tendance) englobe la façon de concevoir, réaliser et présenter des œuvres instables. Il s'agit de prévoir à l'avance toutes conditions de déroulement de l'œuvre, déterminer avec clarté ses modalités pour pouvoir la laisser se réaliser dans l'espace et le temps, soumises à des contingences prévues de caractère déterminé ou indéterminé provenant du milieu ou elle se déroule et de la participation activée ou active du spectateur. Une multitude d'aspects similaires en découlera, le spectateur appréhendera une partialité, laquelle inclura toujours des visualisations suffisantes pour faire percevoir la totalité instable.

 

Julio Le Parc, Paris. septembre 1962.

 

 

ATELIER LE PARC - 2014